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traduction française de textes anglais; éditoriaux; revue de presse


Les Négociations Commerciales Transatlantiques, ou Comment Transformer les Fantasmes des Grandes Entreprises en Réalité

Publié par David Cronin, traduction Hervé Le Gall sur 27 Juillet 2013, 16:58pm

Catégories : #grand marche transatlantique, #traduction, #counterpunch, #david cronin, #union europeenne

http://www.counterpunch.org/2013/07/22/making-corporate-fantasies-come-true/

Le 22 JUILLET 2013

Les Négociations Commerciales Transatlantiques, ou Comment Transformer les Fantasmes des Grandes Entreprises en Réalité

DAVID CRONIN; à Bruxelles

Edward Snowden a dévoilé bien plus qu’une opération d’espionnage à très grande échelle. Peut-être n’en avait-il pas l’intention, mais le lanceur d’alerte a attiré l’attention sur le degré de servilité des dirigeants européens, à l’égard des États-Unis.

Les révélations sur le temps que l’Amérique consacre à la lecture des mails de leurs diplomates, auraient suscité le courroux d’Angela Merkel, et François Hollande. Il est permis de douter de l’intensité de cette fureur. Il aura suffi d’une rumeur, faisant état de la présence d’Edward Snowden à bord d’un vol à destination de la Bolivie, pour que la France interdise à cet avion l’accès à son espace aérien.

On suggéra également que la controverse pourrait avoir pour conséquence la mise en péril d’un accord commercial transatlantique, actuellement en préparation. Pourtant, les négociations ayant pour but la conclusion de cette affaire, se sont ouvertes ce mois-ci, comme si de rien n’était. Parmi les plus puissantes sociétés mondiales, nombreuses sont celles qui refusent catégoriquement de voir les discussions s’interrompre, il est donc peu probable que ces dernières avortent, pour une simple prise de bec à propos d’espionnage.

En Mai dernier, une « alliance d’affaires » s’est constituée, en vue de soutenir l’accord commercial en préparation. De nombreuses entreprises, membres de cette coalition – BP, Coca-Cola, Deutsche Bank, British American Tobacco, Nestlé – sont impliquées dans des initiatives de ce type, depuis les années 90. Au moyen d’une méthodologie pour le moins discutable, l’alliance a estimé qu’un partenariat sur l’investissement et le commerce transatlantique (dont l’acronyme est TTIP, en anglais) rapporterait chaque année, 119 milliards d’euros à L’Union Européenne, et 95 milliards d’euros aux États-Unis. Mais ses membres prennent soin de ne pas expliquer clairement que le prix à payer pour des bénéfices de cet ordre, serait la destruction de la démocratie.

La divulgation d’un document, qui détaille ce que les représentants de l’Union Européenne souhaitent obtenir lors de ces négociations, a révélé qu’un accord éventuel devrait comprendre des dispositions « dernier cri » en matière de « règlement des litiges ». Cela signifie que des tribunaux spéciaux seraient constitués, afin que les entreprises puissent poursuivre en justice des gouvernements, dont les lois entravent l'optimisation de leurs profits.

Lorsque, par le passé, on inséra dans les traités d’investissement, des clauses du type de celles qui sont envisagées, les entreprises les invoquèrent pour contester les lois en matière d’environnement, et de santé, pour lesquelles elles n’avaient que peu de goût. Les règlements australiens, qui font obligation de vendre les cigarettes dans des paquets peu attrayants, ou la décision de l’Allemagne d’abandonner l’énergie nucléaire, figurent parmi les mesures que des entreprises ont tenté de torpiller, au nom de la « protection de l’investisseur ».

Quelle sera la prochaine cible des maîtres de l’économie mondiale? Le salaire minimum, les restrictions sur les produits chimiques à risque ; les normes de qualité en matière d’alimentation ? Toutes ces avancées furent obtenues au terme de luttes que menèrent des travailleurs, des militants. Elles seraient probablement toutes menacées, si les négociateurs européens et américains mettaient à exécution leur plan, qui vise à constituer un système judiciaire spécial, à l’usage exclusif des entreprises.

Le politicien britannique Peter Mandelson doit assumer sa part de responsabilité, pour le programme extrémiste qui s’applique à l’heure actuelle. En 2006, alors qu’il occupait la fonction de Commissaire Européen au Commerce, il publia un projet officiel, intitulé Global Europe. Celui-ci engageait la bureaucratie bruxelloise à travailler en tandem avec les entreprises, de façon à éliminer tous les obstacles qu’elles rencontraient, dans le monde entier.

Le projet comprenait de nombreuses recommandations, émanant de groupes de pression comme le Forum Européen des Services (ESF). L’ESF regroupe Microsoft, BT, Veolia – entreprises auxquelles s’ajoutait, à l’époque, Goldman Sachs -, et trouve son origine dans la « bataille de Seattle », du nom de cette conférence que l’Organisation du Commerce International tint en 1999, et dont on se souvient plus en raison de l’ampleur des protestations qu’elle suscita.

Dans The Brussels Business, un excellent film qui aborde le sujet des groupes de pression liés aux entreprises, Pascal Kerneis, de l’ESF, laisse libre cours à son émotivité, lorsqu’il se remémore les « high-VIPs » (selon ses propres termes) qui ne purent accéder à des réunions importantes à Seattle, en raison des manifestations qui se tenaient devant leur hôtel. Kerneis n’a certes pas laissé cette démonstration de force populaire, entamer sa résolution de remodeler l’économie internationale, afin que ses petits copains de l’élite obtiennent tout ce qu’ils voulaient.

Au cours de ses transactions avec l’équipe de conseillers de Mandelson, Kerneis soutint que, si l’Europe s’avérait incapable d’exaucer les souhaits des entreprises au niveau de l’OMC, il lui faudrait se concentrer sur le bras de fer à gagner, contre chacun des gouvernements. La syntaxe ampoulée de certains manuels d’instructions, ne pouvait dissimuler à quel point leur élaboration avait répondu au besoin de transformer en réalité, les fantasmes les plus fous des capitalistes. L’un de ces documents préconisait des efforts à l’Union Européenne, afin qu’elle mette fin à ses exigences auprès des banques, en matière de réserves et de provisions, qu’elle élimine les plafonds imposés à ses principaux partenaires commerciaux lors d’une prise de contrôle par une société étrangère, enfin qu’elle abolisse tous les règlements tatillons qui empêchent une société de transférer ses bénéfices dans un pays étranger de son choix (au hasard, un paradis fiscal).

Dans la mesure où ces avant-projets furent rédigés avant l’éruption de la crise financière de 2008, il en émane une insouciance, qui confine à la naïveté. Pourtant, l’Union Européenne s’efforce toujours d’atteindre les buts fondamentaux qu’ils identifiaient. Le dernier rapport annuel de la Commission sur « les barrières au commerce et à l’investissement », prône la mobilisation, au niveau mondial, de « tous les instruments, toutes les politiques, permettant d’assurer le nivellement du terrain de jeu ». En théorie, cela peut paraître inoffensif. En pratique, cela signifie que les entreprises auront plus de droits que les êtres humains.

Si un Indien arrivait à l’aéroport d’Heathrow, et exigeait qu’on lui reconnaisse automatiquement les mêmes droits qu’à un citoyen britannique, il y aurait de grandes chances pour qu’il (ou elle) soit arrêté(e). En revanche, pour le bureau de l’Union Européenne, les grandes sociétés occidentales qui exercent une activité en Inde devraient bénéficier d’un « traitement national » - autrement dit, devraient être traitées exactement comme les entreprises indiennes. Si la Grande-Bretagne parvint à s’industrialiser, c’est en partie grâce aux protections contre la concurrence étrangère, dont bénéficia son industrie textile. Les hauts fonctionnaires de Bruxelles, auxquels les théories néo-libérales servent d’œillères, veulent empêcher les pays plus pauvres d’appliquer la même tactique, qu’ils qualifient dorénavant de « protectionniste » (un gros mot, dans la bouche de ces idéologues).

L’empressement que l’on met à autoriser les groupes de pression, au service des grandes entreprises, à écrire le scénario, ne se limite pas à la politique commerciale.

Dans un passé récent, la Commission Européenne a effectué quelques tentatives timorées pour réguler les banques. Elles survinrent à la suite d’une période au cours de laquelle Charles McCreevy, Commissaire au Marché Unique de l’Union Européenne entre 2004 et 2011, ne faisait pas mystère de sa profonde aversion pour la surveillance. On peut attribuer l’attitude de McCreevy (du type « bas les pattes ! »), au fait que les « experts » qu’il nomma, occupaient tous des postes chez Goldman Sachs, ou Morgan Stanley, au titre desquels ils touchaient des salaires exorbitants . L’irlandais constitua un groupe de consultants sur les fonds spéculatifs, dont tous les membres venaient de l’industrie des services financiers.

Lorsque l’on chargea Michel Barnier de reprendre le portefeuille de McCreevy, Nicolas Sarkozy (vous vous souvenez ?), prétendit que le fait de confier ce poste à un français, constituait une défaite pour le capitalisme anglo-saxon. Comme tant d’autres des proclamations de Sarkozy, celle-ci était fantasque. Barnier a perpétué cette tradition honteuse, qui consiste à s’appuyer essentiellement sur les conseils du secteur privé. L’an dernier, un « groupe d’experts » sur la réforme bancaire fut constitué sur son ordre ; il comprenait un représentant-alibi de l ‘Organisation des Consommateurs Européens (connue en France sous le sigle BEUC), ainsi que quelques universitaires. Pour autant, la majorité de ses onze membres étaient, soit des banquiers, en exercice ou pas – soit, ce qui est pire, des représentants de l’industrie de l’armement.

Les jeunes surdoués des services financiers intimident les responsables politiques. La preuve en fut donnée au cours de l’année 2009. Cette année-là, Boris Johnson, le maire de Londres, prit l’Eurostar à destination de Bruxelles, où il devait défendre les intérêts de la « City » de Londres. Comme c’était prévisible, Boris Johnson fit les gros titres pendant que, loin de toute publicité inquisitoriale, une armée de dirigeants de fonds spéculatifs, réussissaient à éviscérer une loi qui visait à encadrer leurs jeux d’argent. Lors de la présentation de la loi au Parlement Européen, l’industrie des fonds spéculatifs lui adjoignit une volumineuse série d’amendements. Sharon Bowles, une Libérale-Démocrate anglaise, qui préside le comité économique du Parlement, m’a avoué avoir signé les amendements que l’industrie financière avait ébauchés, avant de les présenter en son nom propre. La question se pose, de savoir pour le compte de qui elle travaille réellement, ses électeurs, ou les banques ?

Le groupe de pression, au service des grandes entreprises, est passé maître dans l’art de concocter des mythes. Alors que, de toute évidence, c’est le comportement irresponsable des banques qui fut à l’origine de la crise, de puissants regroupements propagent le mensonge, selon lequel la responsabilité en incombe à des dépenses publiques extravagantes.

La Table Ronde Européenne des Industriels (ERT) – qui comprend les directeurs, ou présidents de Shell, Volvo, Nestlé, Vodafone, et Heineken – ne cesse d’œuvrer à la destruction de l’état-providence. L’une de ses exigences fondamentales concerne la sécurité sociale, qu’il faudrait privatiser afin que la ressemblance de l’Europe avec les États-Unis devienne plus frappante encore.

En raison de sa capacité d’influence, l’ERT bénéficie du genre d’accès aux politiciens de premier plan, que l’on refuse aux défenseurs des défavorisés. Il est de notoriété publique que le président non élu de l’Union Européenne, Herman Van Rompuy, dîne dans des clubs privés en compagnie de délégués de l’ERT, mais son site internet personnel ne publie pas le moindre détail de ces entretiens.

En mars de cette année, à Berlin, Merkel et Hollande, accompagnés du président de la Commission José Manuel Barroso, ont rencontré les représentants de l’ERT. L’ERT s’est donnée douze mois, pour imposer un « pacte de compétitivité » aux gouvernements de l’Union. Une fois ce pacte en vigueur, chaque pays de l’Union se verrait dans l’obligation de diminuer sa masse salariale, tout en édulcorant son droit du travail.

« Compétitivité », n’est qu’un synonyme pour « capitalisme des copains ». Il ne faut pas confondre ce mot avec celui de « compétition » : parmi les exigences de l’ERT, en figure une qui réclame que l’Union Européenne devienne moins tatillonne, lorsqu’il s’agit de contrôler les fusions entre grandes sociétés. Bien loin d’encourager la diversité, l’ERT veut que les richesses se concentrent dans un nombre de mains, de plus en plus réduit.

À force de répétitions incessantes, l’idée de « compétitivité » s’est parée d’une signification presque religieuse parmi les élites. S’y opposer, fait de vous un hérétique.

Cela dit, n’oublions pas celle qui fut à l’origine de ces absurdités sur l’absence d’alternative à la politique économique de la terre brûlée. Elle fut une Premier Ministre destructrice, une semeuse de discorde, du nom de Margaret Thatcher.

Thatcher, c’est bien connu, entretenait avec l’Union Européenne des rapports tendus, aujourd’hui pourtant c’est sa philosophie qui inspire les capitales européennes. À de rares exceptions près, l’Union cajole le monde des affaires, tout en nous arnaquant. Pour affronter le pouvoir de la finance, il est plus que jamais urgent de se mobiliser en masse .

Le livre de David Cronin, Corporate Europe: How Big Business Sets Policies on Food, Climate and War paraîtra en Août. On peut le commander dès aujourd’hui, chez Pluto Press.

Une version de cet article est parue dans le New Left Project.

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