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traduction française de textes anglais; éditoriaux; revue de presse


A l'Intention d'Edward Snowden: Lettre à une Blessure

Publié par Vijay Prasad, traduction Hervé Le Gall sur 21 Juillet 2013, 03:07am

Catégories : #traduction, #counterpunch, #prasad, #snowden, #etats-unis, #nsa, #prism, #totalitarisme

http://www.counterpunch.org/2013/07/09/letter-to-a-wound/

Le 9 juillet 2013

À l’intention d’Edward Snowden : Lettre à une Blessure

de VIJAY PRASAD

En cette période, les jours rallongent, ce qui signifie que le sommeil a bien du mal à venir. La chaleur, les moustiques, et la lumière du soleil, s’associent – mettons de côté les douleurs d’un corps vieillissant – pour tellement compliquer l’accès aux rêves. Mais ceci a pour corollaire le quasi épuisement des réserves de cauchemars, ces terreurs nocturnes qui me hantaient, il y a bien longtemps, lorsque ma compréhension était si limitée, et ma mémoire tellement meilleure. Le soir est venu, et le jour se replie sur lui-même. Je vais bientôt éteindre mon ordinateur, reprendre le livre que je lis en ce moment, me frayer un chemin jusqu’au lit, et lire jusqu’à ce qu’il devienne impossible de me concentrer. Cela ne prend jamais bien longtemps. C’est s’endormir, qui prend le plus de temps.

Assis dans une chaise en plastique, dans un salon d’aéroport déserté, orphelin des états-nations, porteur des pires secrets, aimant qui attire les pires insinuations – je vous vois, assis là-bas. Vous n’avez que vingt-neuf ans. La peur vous envahit. Comme vous l’avez dit à Glenn Greenwald, « La CIA pourrait m’obliger à me rendre. C’est le genre de peur qui dominera le reste de mon existence, quelle que soit sa durée». C’est un fardeau écrasant, qu’il vous faut porter. Le choix était simple: « vous pouvez vous lever chaque matin, aller au travail, encaisser votre gros chèque, en paiement d’un travail finalement peu harassant, qui va contre les intérêts du plus grand nombre, puis vous coucher le soir, après avoir regardé la télé », ou alors vous pouvez faire du grabuge. Le premier choix ressemble beaucoup aux vies que certains mènent, soit sous la forme de sorciers de la finance, dont l’alchimie transforme le labeur en fortunes, ou encore sous celle de technomanciens, dont la fourberie modifie la texture des évènements de ce monde, afin qu’ils servent les intérêts de la minorité, contre ceux de la majorité. Même si ces bureaucrates du désordre mondial se voient refuser l’accès aux étendues du Richistan intérieur, les gratifications sont telles, qu’elles leur suffisent à cultiver des habitudes de dédain à l’égard de l’introspection, comme des indignations morales. Vous avez eu la malchance de devenir la proie de cette voix intérieure. Elle est porteuse d’ennuis, mais aussi de soulagement.

Ceux qui emploient des gens comme vous éprouvent de l’attirance pour le génie de la jeunesse – les Acronymes du Pouvoir ne peuvent passer à côté de l’aisance avec laquelle vous utilisez les ordinateurs, comme de votre dévotion aux journées de travail à rallonge. C’est par milliers, que le système aspire vos semblables, en leur promettant des invitations à dîner, des maisons hors de prix, l’accès à la proximité électrique du pouvoir, cet élixir qui vaccine contre l’éthique. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que les hommes comme vous sont dotés, non seulement de ce potentiel dans le bout de leurs doigts, mais également d’un cerveau, et que le cerveau est un domestique dont il convient de se méfier. Dans leur for intérieur, ces milliers de vos pareils abritent des familles de pensée – un dévouement sans faille à l’Internet, considéré comme un Nirvana, des réseaux aux ramifications étendues, constitués d‘amis dont les propres vies ont servi de projectiles à une finance en phase descendante. Les codes utilisés par les mouvements des « Anonymous », ou d' " Occupy », ont implanté une migraine éthique sous vos crânes de surdoués. Vous n’êtes pas seul. Nombreux sont ceux qui, comme vous, ont désormais pris leurs distances avec leur mouillage, ce travail qui vous occupait à plein temps, lorsqu’il s’agissait d’établir le désordre mondial.

D’autres avant vous, avaient alerté le monde, révélé les pratiques d’espionnage de la NSA, des hommes comme l’employé de la NSA Russell Tice (dès Mai 2005), ou encore Mark Klein, l’employé de AT&T. Plusieurs autres ont tiré la sonnette d’alarme, à propos de l’utilisation de données raciales, ou du traitement immoral des prisonniers, dans la période qui a suivi le 11 septembre, des hommes comme le Lieutenant Colonel Darrel Vandeveld, ou encore les anciens agents du FBI Bassem Youssef et Sibed Edmonds. Et puis il y a, bien sûr, Bradley Manning, qui passe en cour martiale en ce moment même, dans le Maryland, où vous habitiez, autrefois. Les fuites que Manning a orchestrées avec Wikileaks, ont levé le couvercle qui recouvrait les manœuvres sordides des diplomates, tout en fournissant les preuves irréfutables de crimes de guerre (au premier rang desquels la vidéo du meurtre de civils irakiens, perpétré en 2007 depuis un hélicoptère Apache). S’ils veulent rester en paix avec leur conscience, la seule avenue que des hommes comme vous, ou Bradley Manning, peuvent encore emprunter, consiste à s’exprimer en public. La Loi de Protection des Lanceurs d’Alerte, exclut de son périmètre celles et ceux qui travaillent pour la communauté du renseignement. En 2006, Thomas Gimble, Inspecteur Général auprès du Ministère de la Défense, déclara devant le Congrès des États-Unis, que le nom « Loi de 1998 sur les Lanceurs d’Alerte de la Communauté du Renseignement », était impropre. En fait, cette loi protège les informations classées, que l’Exécutif fait parvenir au Congrès. Miroirs et fumée. Ainsi que vous l’avez déclaré à Greenwald, « si vous acceptez, en toute connaissance de cause, de vivre en liberté contrôlée, mais dans le confort, alors ainsi soit-il ». Les hommes comme Manning, Tice, et vous bien entendu, n’ont pas d’autre choix – ce que vous avez fait, vous deviez le faire.

Sur toutes les chaînes de télévision des États-Unis, des commentateurs « de gauche » font fi de la présence apaisante de leurs cafés crème, pour brasser du vent autour de votre comportement perfide. Vous auriez dû vous constituer prisonnier, disent-ils, comme Daniel Ellsberg le fit (même si Ellsberg dit lui-même que l’époque n’est plus la même, et que lui aussi se serait enfui, pour s’asseoir en votre compagnie dans un aéroport moscovite, et regarder le temps s’écouler, au rythme de cafés trop chauds, bus dans des gobelets trop mal isolés). Ils vous reprochent d’avoir trouvé refuge auprès de régimes totalitaires, comme si vos révélations n’avaient pas montré la nature totalitaire du gouvernement qui a déchiré votre passeport. Ils disent aussi que vous avez vendu à l’ennemi les secrets que votre ordinateur recèle alors que, comme vous le leur avez déjà fait remarquer, « Si j’avais simplement voulu causer du tort aux États-Unis ? Il suffit d’un après-midi, pour mettre en panne le système de surveillance. Mais telle n’est pas mon intention ». Ceux qui espionnent le monde vous accusent d’être un espion, une association d’idées logique, qui n’entre pas en conflit avec les âneries que débite sans peine un « progressisme » enseveli sous la gelée de l ‘arrogance impériale.

Les évènements qui se déroulent en Égypte – l’énergie énorme de la population qui a envahi les rues en plusieurs occasions, pour défendre sa vision de l’avenir, teintée de tragédie car leurs espoirs menacent de se réduire à une course entre deux chevaux, l’Armée contre les Frères Musulmans – m’aident à me concentrer. Tout comme l’information qui fait état de la mise en péril de la vie du président bolivien, Evo Morales, par les pays de l’Atlantique Nord, parce qu’ils pensaient que vous vous trouviez peut-être à bord de son avion. Des bombes ont explosé, en Inde, dans le temple Mahabodhi, là où le Bouddha parvint à l’Illumination. Sur Twitter, un ami m’écrit, « Bouddha Gantam se contenterait de sourire, avant de retourner méditer. De simples mortels, en lutte pour le pouvoir dans cette manifestation de l’univers – le monde de maya ». Mais Bouddha était un observateur avisé du monde de maya. « Le Roi, même s’il régnait sur tous les pays, situés de ce côté-ci de la mer, jusqu’au rivage qui borde l’océan, demeurerait insatisfait, et convoiterait ceux qui se trouvent au-delà de la mer ». Tel est le Roi du profit, et du Pouvoir, dont la volonté est à la fois omnipotence et, comme vous le savez mieux que nous, omniscience.

Sous la surface de ces tragédies colossales, de cet « océan de détresse », comme le dit Bouddha, se trouve une alternative. Le Bouddha ne put l’instaurer. Il disait : « Je suis parvenu à l’impassibilité, j’ai atteint le nirvana. Sa tâche consistait à « sortir » du monde social, pour « arriver à » sa communauté de moines préférée. Sortie, rentrée, ne sont plus ce qu’elles étaient alors – il s’agit désormais de « sortir » des griffes du Consensus de Washington, pour « arriver à » une nouvelle distribution, qui convienne à la population. L’Amérique Latine est plus proche de son objectif, raison pour laquelle elle a le courage de vous souhaiter la bienvenue, ainsi qu’elle le fit pour Julian Assange. J’espère que vous trouverez un moyen de vous y rendre – un laissez-passer des Nations-Unies, synonyme de passage en douceur vers Caracas, Managua, ou Quito. Un jour peut-être, nous pourrons nous donner rendez-vous Place Bolivar, au Café Venezuela, pour y boire un « café bonbon », en regardant la révolution égyptienne prendre sa forme solide, celle du genre de catalyseur, que le Venezuela est devenu pour l’Amérique Latine.

Vous devriez brûler cette lettre.

Vijay Prashad est un historien indien, journaliste et reporter. Il est titulaire de la chaire d’Histoire de l’Asie du Sud George et Martha Kellner, et Professeur d’Études Internationales à Trinity College, Hartford, Connecticut, États-Unis. En 2013-2014, il sera titulaire de la chaire Edward Saïd, à l’université américaine de Beyrouth.

A l'Intention d'Edward Snowden: Lettre à une Blessure

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