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traduction française de textes anglais; éditoriaux; revue de presse


Révo’ cul’ à «Libération» (épisode 9)

Publié par Pierre Marcelle sur 31 Octobre 2014, 23:56pm

Catégories : #sebastien sans pierre snif, #endgame, #c'estdurdeperdreunami

http://www.liberation.fr/chroniques/2014/10/30/revo-cul-a-liberation-episode-9_1132919

Révo’ cul’ à «Libération» (épisode 9)

30 OCTOBRE 2014

NO SMOCKING

C’est donc aujourd’hui fin octobre, fin de préavis et fin de partie pour le chroniqueur achevant de revisiter un quart de siècle de révolutions culturelles à Libération, et les raisons bonnes et mauvaises qui firent et défirent No Smoking.

Parmi cent autres et plus encore qui firent ce journal, je me souviens de Louis Skorecki (il quitta le journal au printemps de 2007, lors du re-retour de Laurent Joffrin), et plus particulièrement de Louis Skorecki organisant un jour à des fins obscures ce sondage express devant les machines à café : «De l’amitié, de l’amour ou du travail, tu mets quoi devant, toi ?» Et comme, interpellé, je lui répondais que «le travail, bien sûr», il me gratifia d’un laconique : «T’es moins con que je croyais.»

C’était son genre, à Louis, ce poète que la jeunesse et les vieillards regardaient avec des yeux ronds ou furieux arpenter pieds nus en toutes saisons «la vis» (vous savez, la rampe distribuant hier les parkings d’un garage, aujourd’hui les plateaux de la rédaction, et demain… mais demain est une autre histoire), et qui incarnait admirablement ce que pouvait être ici le travail : la tête et les pieds, ceux-ci évidemment au service de celle-là, comme auparavant le pétard vespéral inspirant les tables d’édition. C’était avant les interdictions de fumer partout, bien sûr…

En la matière, on sait des usines («l’usine», c’est depuis quelque temps le nom que je donnais à l’immeuble de Ledoux et de la rue Béranger) ayant recyclé avec profit des apparences de coolitude très «hype», avec garderie d’enfants, manucure et salle de gym dans les murs, et autres moyens appropriés pour ramener le temps de travail (sinon sa pénibilité) de l’employé à celui du mineur de Germinal, entièrement soumis aux oukases productivistes du maître de forges. Au mineur d’hier, le logement-prison ; au cadre moyen d’aujourd’hui, le portable de son labeur - comme une laisse. Ici, la schlague, et là, toujours l’aliénation, dans le raffinement formidable de ses moderneries.

Ce qui était différent, chez nous, c’était cette notion de travail, de chagrin, comme on disait naguère en argot ouvrier, que jamais l’on ne conçut dans son étymologie de tripalium désignant, comme chacun sait, un instrument de contrainte, voire de torture.

Il est vrai qu’il est des métiers plus douloureux et moins choisis, et il est certain qu’à les exercer, on compte plus volontiers ses heures. Sans réelle gratification que le produit fini et chaque jour différent dont on avait lieu d’être fier («… l’un des plus beaux quotidiens écrits et visuels du monde, certains jours le plus beau de tous», dit un jour Serge July), nous exercions notre artisanat sans autres contraintes que celles, certes changeantes et aléatoires, de l’espace dévolu par les maquettistes et du temps imposé par le bouclage. D’où nos airs ahuris et affligés, en découvrant l’autre jour l’extravagante déclaration de Moulias comptabilisant chez nous «192 jours de travail par an». Pourrait-il seulement concevoir, le nouveau taulier, que nous aurons été heureux sans compter, ici, et que sans plaisir, nous n’aurions jamais fait Libération ?

A quel moment s’aliéna-t-elle, notre perception du travail ? Fut-ce lors de l’historique manchette «Juppé l’audace» saluant en novembre 1995 le plan de réforme de la Sécu de l’alors Premier ministre (réforme à laquelle le «mouvement social» le ferait renoncer) ? Ou lorsque, le mois dernier, le ministre préposé Rebsamen demandait que soit renforcé le contrôle des chômeurs ? Ou lors de cette gigantesque opération d’enfumage, engagée sous Sarkozy et bien poursuivie sous Hollande, invoquant l’allongement de la durée de vie pour allonger celle du labeur ? Ou dès la contestation patronale des 35 heures de la loi Aubry de 1998, rendant suspecte l’aspiration à la réduction du temps de travail comme l’expression la plus naturelle du progrès humain, quand la sacro-sainte «croissance» fut partout regardée comme l’objectif suprême de toute société humaine ? A moins que ce fût vers la fin des années 2000, quand une nouvelle sorte de collègues, infoutue de défendre ses acquis sociaux, prétendit culpabiliser la très fantasmée «génération 68» de toutes les précarités dont souffriraient les suivantes.

A l’heure du dernier papier, à l’instant du dernier paragraphe qui va boucler mes deux derniers mois dans un journal qui, comme l’atteste la procédure dit «clause de cession», a été cédé sans combat, ce m’est un douloureux étonnement que d’entendre collègues et camarades s’interroger sur l’ailleurs et sur l’après. Ils parlent de blogs, ils parlent de livres, ils parlent de piges, ils peinent, je crois, à concevoir que mille futurs existent, et que la «retraite» (même si, en l’occurrence, on serait mieux fondé à parler de débâcle) n’est pas la mort. Incitons-les à l’imaginer plutôt comme une libération, et à se convaincre que le mot au moins autant que le titre ont plus que jamais, et plus conflictuellement que jamais, une raison d’être.

Je vous remercie de votre attention. (Fin.)

Pierre MARCELLE

Révo’ cul’ à «Libération» (épisode 9)

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