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traduction française de textes anglais; éditoriaux; revue de presse


Léa Salamé vs. Mélenchon : le journalisme politique moderne a été réduit en charpie

Publié par Bruno Roger-Petit sur 22 Octobre 2014, 09:38am

Catégories : #editocratie, #propagandes, #mediacratie, #M6R

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1251715-video-lea-salame-vs-melenchon-le-journalisme-politique-moderne-a-ete-reduit-en-charpie.html

Léa Salamé vs. Mélenchon : le journalisme politique moderne a été réduit en charpie

Publié le 20-10-2014 à 12h15

Par Bruno Roger-Petit

Chroniqueur politique

LE PLUS. Sur un plateau de télévision, Jean-Luc Mélenchon ne déçoit jamais. Dans "On n'est pas couché" sur France 2, samedi 18 octobre, le co-fondateur du Front de gauche a eu de vifs échanges avec Léa Salamé. Un moment de télévision qui illustre les limites d'un journalisme politique reposant sur l'émotion, selon notre chroniqueur Bruno Roger-Petit.

Non, Melenchon n'a pas "mouché" Léa Salamé dans la dernière livraison de l'émission "On n'est pas couché" sur France 2. Il ne l'a pas non plus "ridiculisée". Et encore moins "taclée". Il l'a déconstruite, ce qui est bien différent.

Il l'a érigée en symbole d'un système contesté parce que contestable, tout-puissant mais a-légitime, manipulable parce que prévisible. Bref, il l'a mise à nu en tant que représentation d'un pouvoir médiatique au service de la conservation d'un système politique. En cela, l'exercice est peut-être encore plus cruel pour la journaliste.

En trois temps, Mélenchon a fait samedi soir ce qu'il sait faire de mieux à la télévision : dévoiler le fonctionnement invisible de la machine. Plaquer les bons sous-titres sous les échanges. Dire la vérité sur la scène qui se joue, ses jeux et ses enjeux, le tout en direct.

À "ONPC", le principe est immuable. Devenue "Heure de vérité" de la politique au temps du people, le principe de l'émission repose sur la confrontation entre les deux chroniqueurs vedettes de l'émission, Léa Salamé et Aymeric Caron, et un invité politique qui accepte de jouer leur jeu.

En général, cela donne lieu à des scènes cocasses, emblématiques de l'époque. De la télévision d'infotainment comme on la pratique depuis vingt ans, les personnalités politiques se retrouvant souvent prises au piège d'un système qui les dépasse. Mais pas Mélenchon.

Un rôle de dérisoire marionnette télévisée

Car Léa Salamé, produit journalistique de l'époque, est tombée dans le piège tendu par Mélenchon, venu sur France 2 assurer la promotion de son livre. De ce point de vue, la séquence est formidable.

De la même façon que face à Zemmour, quinze jours plus tôt, la journaliste était persuadée de détenir l'arme fatale contre Mélenchon, avec ses propos contre François Hollande. Et de citer les horreurs proférées par le fondateur du Parti de gauche à l'encontre du président socialiste, notamment dans quelques pages de son nouveau livre : "ce vil, ce servile, ce voleur" (à 30'00 sur la bande vidéo ci-dessous).

Et Mélenchon de répondre :

"Vous confondez pensée et quelques pages de polémique, vous ne me parlez que de ces quatre premières pages (...) Vous savez pourquoi on a fait ça, je vais vous le dire dans toute sa crudité... quand nous étions en équipe, j'ai dit bon, comment on s'y prend, si on fait un bouquin théorique, ça va les emmerder... Personne ne lira, y aura pas une ligne... Alors on a dit, au début on va leur mettre un peu de viande rouge... Parce que ça va les intéresser..."

Dès lors, c'est fini pour Léa Salamé. Mélenchon peut désormais broder sur le "pouvoir médiatique", qui décide du bien et du mal, du juste ou de l'injuste, de la guerre et de la paix. Il met en pièces le système à informer, son pathétique fonctionnement, la manière dont même lui, le hors-système, peut le manipuler, ce qui revient à dire combien c'est un jeu d'enfant pour ceux qui en sont les maitres invisibles.

In fine, il offre à Léa Salamé un rôle de dérisoire marionnette télévisée.

Mélenchon a remporté ce duel télévisé

Et quand Léa Salamé, en panique parce que Mélenchon est en train de détruire sa légitimité de représentation, rétorque à ce dernier qu'il fait partie de ce système médiatique, qu'il en vit, qu'il en est complice, pathétique tentative de le raccrocher au "système" pour le discréditer avec, Mélenchon a beau jeu de lui dire :

"Vous devriez vous voir. Vous allez voir les images. Elles sont terribles pour vous. Regardez-vous comme vous avez peur."

Il touche juste, parce qu'à ce moment là, oui, le visage en gros plan de Léa Salamé trahit son angoisse. Elle perd pied et le sait. Extraordinaire moment de télévision.

La suite est du même tonneau. Quand Léa Salamé tente, en une ultime offensive, de reprocher à Mélenchon de s'en prendre en permanence à Emmanuel Macron en l'appelant "le banquier", rappelant au passage que ce même Mélenchon avait lui-même fait alliance, au sein du PS, en 2002, avec Henri Emmanuelli, lui-même ancien banquier de chez Roschildt, l'invité s'en sort encore :

"Madame, la vie c'est pas ce que vous dites."

Terrible formule qui ramène Léa Salamé à sa dimension d’icône du pouvoir médiatique au service d'un système qui nie le réel pour en reconstruire un autre à la télévision (à 43'00)

Oui, Mélenchon a remporté ce duel télévisé. Mais cela va bien au-delà d'un jugement réduit à la seule perception de l'émotion que suscite l’échange. C'est la déconstruction de l'image de la journaliste qui est l'aspect le plus intéressant à mettre en relief dans cette séquence.

Pour tout dire, à travers Léa Salamé, Mélenchon a réduit en charpie le journalisme politique moderne tel qu'il se pratique à la télévision d'aujourd'hui.

Poser des questions en anticipant les réponses

Contre Mélenchon et Zemmour, Léa Salamé a asséné ses questions sans anticiper les réponses qui lui seraient faites, parce qu'elle n'a pas réfléchi au sens et à la portée de ce qu'elle débusquait. Elle a cru chaque fois qu'elle détenait "la Bombe", qui allait annihiler l'adversaire en une question, sans jamais penser la réponse qui lui serait faite.

Signe qui ne trompe pas : quand la bombe fait pschitt, elle répète systématiquement sa question, comme si le fait de la répéter finirait par lui conférer un caractère vrai. La preuve avec ce "Vous faites partie du système !" répété à Mélenchon, de manière de plus en plus agacée, signe de faiblesse. Léa Salamé est venue avec un fusil à un coup là où il faut une carabine à répétition.

Et face à Zemmour et sa réhabilitation de Pétain, sauveur de juifs français, au nom de ce que Vichy était le défenseur de la souveraineté française, propos dont elle n'a pas saisi la monstrueuse portée politique et historique.

Et face à Mélenchon et le "vil" Hollande ou "le banquier Macron", en utilisant la référence Emmanuelli, trop récente, alors qu'il suffisait de comparer, avec un peu de culture historique, ce que Thorez disait de Blum et les rapporter au propos de Mélenchon.

Si elle s'était donnée cette peine, de travailler un peu sur l'histoire de la gauche et de ses répétitions, sur les similitudes, sur Blum/Thorez, sur Mitterrand/Marchais, sans doute aurait-elle pu bien davantage embarrasser Mélenchon.

Léa Salamé n'est pas (encore) Albert du Roy ou Alain Duhamel, qui, aux temps glorieux de "L'heure de vérité", la vraie, quand la politique était traitée dans les émissions politiques, construisaient leurs entretiens en anticipant les réponses, accumulant les questions jusqu'à cerner la contradiction et/ou le non-dit de leur interlocuteur.

Un journalisme de l'indignation et de l'émotion

Sans aucun doute, il manque à Léa Salamé quelques années, et une certaine culture historique et politique, pour se frotter ainsi à des poids lourds télévisuels tels que Zemmour ou Mélenchon. Elle n'est ni Polac, ni Zemmour, ni Polony, ses prédécesseurs dans le fauteuil de France 2, aux idées cohérentes et au questionnement travaillé.

Elle a été choisie parce qu'elle correspondait à l'air du temps télévisuel, parce que jeune, pugnace et indignée. Trois qualités qui ne font pas, à elles seules, les bons interviewers, si elle ne sont pas complétées par d'autres, notamment ce que l'on appelle l'expérience.

Mélenchon a raison. Léa Salamé est le pur produit du pouvoir médiatique de l'époque. Un nénuphar journalistique, sans racines historiques et politiques, qui flotte à la surface de la mare politique, et pense que l'exercice de journalistique de l'interview est affaire d'émotion et d'affect.

"Je suis en colère, cela démontre que je suis sincère". "Je suis indigné, cela prouve que j'ai raison". "Je fais les gros yeux, cela atteste que l'autre ment". Mais non, ce n'est pas comme cela que ça marche face à des Mélenchon ou des Zemmour.

Soyons équanimes : Léa Salamé n'est pas responsable de ce destin qui survient trop tôt. Sa personne et ses manières de mener un entretien ne sont qu'un prétexte, un exemple, dont on se saisit ici pour poser, une fois de plus, le problème de la dérive de la représentation du journalisme politique à la télévision, notamment dans les émissions d'infotainment.

Il faut continuer de questionner, encore et encore, ce journalisme de l'indignation et de l'émotion, qui ne porte pas la plume dans la plaie, mais la plume dans le vent. Ce journalisme qui donne de plus en plus raison à Jean Guitton : "Être dans le vent, c'est avoir un destin de feuille morte".

Léa Salamé vs. Mélenchon : le journalisme politique moderne a été réduit en charpie

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