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traduction française de textes anglais; éditoriaux; revue de presse


Révo’ cul’ à «Libération» (épisode 1)

Publié par Plierre Marcelle sur 7 Septembre 2014, 11:30am

Catégories : #revue de presse, #pierre et sebastien

Ce blog se fera l'écho des ultimes billets de Pierre Marcelle pour "Libé".

C'est dur, de perdre un ami …

H.

http://www.liberation.fr/chroniques/2014/09/04/revo-cul-a-liberation-episode-1_1093702

Révo’ cul’ à «Libération» (épisode 1)

4 SEPTEMBRE 2014 À 17:06

Ce devrait être fin octobre fin de partie pour le chroniqueur, qui revisitera d’ici là sa perception d’un quart de siècle de révolutions culturelles à Libération, et les raisons bonnes et mauvaises qui firent et défirent No Smoking.

Ah, le sport, ses valeurs définitivement «apolitiques» et ses certitudes de moins en moins glorieuses… Ah ! le sport, tel que célébré ce dimanche d’août sur un plateau de télévision, à l’heure de la clôture des championnats d’Europe d’athlétisme de Zurich. La colo des médaillés nationaux y fut fêtée par ses parrains du service public, ceux-ci et ceux-là rentabilisant de conserve leur gloire éphémère dans d’obscènes effusions. En haut à droite de la photo de famille, à la marge et presque hors champ, la figure au sourire incertain de Mahiedine Mekhissi, double vainqueur des 3 000 mètres steeple et 1 500 mètres plat, ravivant mille souvenirs de ce que le sport, à Libération, avait été, et le pressentiment de ce qu’il ne serait plus.

On sait que la première de ces deux performances surtout fit parler (un peu), après la disqualification du demi-fondeur coupable d’avoir désenfilé son maillot pour célébrer une victoire acquise dès avant l’ultime ligne droite. Comportement «antisportif», répondirent les juges, comptables-épiciers d’un règlement dont on voyait mal la raison d’invoquer la lettre plutôt que l’esprit. En la matière, songeant notamment aux roulements de biceps des sprinters bobybuildés sur le «on your marks» du 100 mètres plat, on croyait en avoir vu d’autres. Bien convaincu que la performance survivrait à l’absence de breloque censée l’attester, j’aurais pu en rester là et oublier l’anecdotique incident. C’était avant de me souvenir de quoi, dans l’imaginaire collectif et télévisé et pour parler comme Alain Badiou, Mahiedine Mekhissi est le nom : celui d’un Français désespérément désireux de le devenir enfin, né à Maubeuge de parents algériens, septième d’une fratrie de dix, qui court vite et parle maladroitement (lire son portrait dans Libération du 13 avril 2013). Affublé d’un soupçon de dopage jamais avéré et bad boy à vie pour une dérisoire baston sur le tartan, en 2011, avec un collègue, l’homme passe mal auprès d’une opinion moins regardante, désormais, sur la performance que sur la ferveur patrouillotique dans l’interprétation des hymnes.

Champion ou pas, Mahiedine Mekhissi porte en lui, dans ses origines ethniques et sociales, quelque chose d’un citoyen noir dans l’Amérique postségrégationniste, fut-elle présidée par Barack Obama. Si les questions d’assimilation au «groupe France» ne se posent certes pas dans le ghetto de l’Insep, ce W perecien (du nom de Georges, pas de Marie-José), elles continuent de se poser partout ailleurs. Et même dans «l’équipe» de Libération, où, au souci de parité de sa direction, ne fait guère écho celui du recrutement de Noirs et d’Arabes au sein de sa rédaction.

Couronnés par un quinquennat de sarkozysme, le souvenir, en octobre 2001, d’un certain France-Algérie de football, traumatique comme une guerre du même nom, et des lustres de concurrence effrénée avec le FN dans la défense du drapeau ont fait cela, et laissé le titre plus attentif aux «tableaux des médailles» des grandes compétitions qu’à leurs enjeux mondialisés - politiques, économiques et guerriers. Le trop prévisible naufrage diplomatico-écologique des récents Jeux d’hiver de Sotchi, tout comme la corruption de la Coupe du monde de football étouffant les revendications sociales du peuple brésilien, furent raisonnablement couverts. Ils le furent «sportivement», autant dire à des années-lumière de l’appréhension du Mondial de 1978, organisé dans l’Argentine de la junte de Videla, quand l’attaquant Dominique Rocheteau («l’ange vert» stéphanois), sélectionné, soutint le principe d’un boycottage que Jean-Paul Sartre aussi avait appelé de ses vœux. Mais le principe même du boycott est devenu inconcevable…

De la disqualification de Mekhissi, dont le comportement fut unanimement assimilé à une «bêtise», son coéquipier Yoann Kowal, médaillé d’argent promu en or sur tapis vert, se trouva fort marri. Ayant sagement écouté sa Marseillaise sur «la plus haute marche» de son podium, il rejoignit, sur la deuxième, le Polonais Krystian Zalewski. Que vouliez-vous qu’il fît de plus, seul contre la presse, sa fédé et ses sponsors ? A cet instant, je me remémorai les sprinters noirs américains Tommie Smith et John Carlos, médaillés d’or et de bronze du 200 mètres olympique de Mexico brandissant sur le podium un poing ganté de noir pour dénoncer la ségrégation raciale (le blanc Australien Peter Norman, sur la deuxième marche, leur apporta sa solidarité argentée.)

C’était en 1968, autant dire il y a un million d’années. Les trois athlètes payèrent très cher un geste que Libération, qui n’existait pas alors, a dû depuis oublier. (A suivre.)

Pierre MARCELLE

Révo’ cul’ à «Libération» (épisode 1)

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