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traduction française de textes anglais; éditoriaux; revue de presse


SNCF : La Grève Expliquée À Aphatie

Publié par Daniel Schneidermann; Sylvain Bouard sur 17 Juin 2014, 08:19am

Catégories : #propagandes, #editocrates, #mediacrates, #chiens de garde, #revue de presse

http://www.arretsurimages.net/breves/2014-06-16/SNCF-la-greve-expliquee-a-Aphatie-id17573

09h15 le neuf-quinze

SNCF : LA GRÈVE EXPLIQUÉE À APHATIE

Par Daniel Schneidermann le 16/06/2014

"Grévistes jusqu'auboutistes contre gouvernement déterminé" : ainsi le journal de France Inter annonce-t-il, dans ses titres, la situation au cinquième jour de la grève SNCF. Ce n'est pas un éditorial de Dominique Seux ou de François Lenglet, c'est le titre du journal, un titre censé être neutre, impartial, objectif et tout et tout. Et la radio nationale d'enchaîner sur l'inévitable reportage aux portes d'un centre de passage du bac philo (car le reportage sur le malheureux lycéen privé de bac par les jusqu'auboutistes est venu heureusement renouveler le genre de "l'usager pris en otage"). Pas de chance : les malheureux lycéens ont pris leurs disposition, et se sont faits amener en voiture, constate la reporter sur place. Bref, à 8 heures et deux minutes, aucun hara-kiri à signaler. On imagine la déception.

Combien d'auditeurs auront réagi, tant ils sont habitués à entendre que les grévistes sont "jusqu'auboutistes", et le gouvernement "déterminé" ? Le jour où l'on nous annoncera en titres que des grévistes déterminés s'opposent à un gouvernement jusqu'auboutiste, alors quelque chose aura vraiment changé dans ce pays.

Devant la propagande raffinée de France Inter, celle du brave Aphatie offre une cible presque trop facile. On aurait pourtant tort de la négliger. Elle porte. Au réveil, le matinaute est happé par ce tweet du mutlicartes de RTL et Canal+ :

http://www.arretsurimages.net/media/breve/s176/id17573/original.72171.demi.jpg

Vous avez bien lu : les cheminots grévistes sont bêtes, et délicieusement masochistes. S'ils acceptent de perdre des jours de salaire en faisant grève, c'est par plaisir ou par bêtise, vu qu'ils ne comprennent rien eux-mêmes aux raisons de leur grève. On les excuse : cette grève est dûe à de sombres manoeuvres de la CGT, ou même "au score du Front de gauche aux européennes" (assure Philippe Lefébure, de France Inter, habituellement mieux inspiré, d'après un tuyau anonyme).

Ils ont des excuses. Si les voix du matin ne comprennent rien à la grève des cheminots, c'est sans doute parce que Aphatie écoute Lefébure, qui écoute Aphatie. C'est aussi parce que les deux parties (les jusquauboutistes et les déterminés) s'ingénient à brouiller les pistes. Commençons par le gouvernement, qui répète sur toutes les ondes que la réforme va réunifier SNCF (les trains trop larges, vous vous souvenez ?) et RFF (les quais à raboter). C'est à la fois vrai et faux. Comme on le relevait ici, la réforme est une réforme à la Hollande, censée être à la fois digestible par Bruxelles et acceptable par les syndicats, et qui vise à gruger gentiment les deux, avec cette fusion qui fractionne, ou cette division qui fusionne.

Quant aux cheminots grévistes, s'ils mettent en avant la qualité du service public (et parfois de manière concrète et convaincante, voir ici), ils sont généralement plus discrets sur le second motif de leur grève, les craintes pour leurs conditions de travail, et notamment leurs amplitudes horaires, craintes tellement fondées que même un brûlot jusqu'auboutiste antigrève comme cet article de Slate est obligé de les mentionner. "Amplitudes horaires", ça ne vous dit rien, ce n'est que du verbiage technocratique ? Alors lisez simplement ce post de blog d'un cheminot (eh oui, mauvaise nouvelle, il y a des cheminots qui bloguent) et si vous le pouvez, faites-le passer à Aphatie. Même lui ne pourra pas faire semblant de ne pas comprendre.

http://blog.sylvainbouard.fr/pourquoi-je-suis-en-greve/

Pourquoi je suis en grève…

Posté le 10/06/2014 par Sylvain Bouard

« Oui, y a grève et on sait même pas pourquoi ! » cette remarque je la lis et l’entends quasiment systématiquement en cas de grève. Avec Internet, plus que jamais, il est facile de prendre la parole et d’expliquer ses choix personnels, voici donc pourquoi je suis en grève dans le cadre du préavis renouvelable déposé pour le 10/06/2014 à partir de 19h.

Avant de rentrer dans le détail des choses, une remarque. J’entends aussi qu’il n’est pas normal que la SNCF ne communique pas elle même sur les raisons de la grève. Il est normal qu’elle ne le fasse pas. L’entreprise s’exprime en son nom. Elle n’a pas à être la porte-parole de ses salariés ou des syndicats de cheminots.

La communication sur les motifs d’une grève relève des organisations syndicales et elles n’ont pas les moyens d’une entreprise en termes de communication. Toutefois, elles communiquent occasionnellement sous forme de tracts ou de rencontres avec les voyageurs ou leurs associations. Par ailleurs, Google est votre ami pour trouver les sites des syndicats et y trouver de l’information. Par contre, vous y trouverez plutôt des tracts destinés aux cheminots et ce ne sera pas forcément très compréhensible pour vous. En résumé, l’information n’est pas aussi accessible que lorsqu’elle est diffusée par le service com d’une entreprise mais elle peut être trouvée.

Cette mise au point faite, voici donc pourquoi je suis en grève.

  • La réforme ferroviaire elle-même…

La réforme ferroviaire présentée par le gouvernement part du constat (tout à fait exact, aucun cheminot n’en doute) que la séparation entre la SNCF et RFF en 1997 est un échec. On nous explique donc que l’on va réunifier le système ferroviaire. Je vous vois déjà me dire « En 97, vous étiez en grève contre la séparation et, 17 ans plus tard, vous êtes en grève contre la réunification ». Vu de loin, je comprends que cela puisse étonner. Les syndicats appellent à la grève, car cette réunification n’en est pas une.

A l’heure actuelle, on a d’un côté RFF qui est propriétaire du réseau et la SNCF qui fait rouler ses trains. On a donc deux entreprises avec deux lignes hiérarchiques différentes et donc les dissensions qui vont avec. Avec la réforme proposée, RFF devient l’entreprise SNCF Infra et la SNCF devient l’entreprise SNCF Mobilité. Ces deux entreprises se trouvent filiales d’une toute nouvelle entreprise nommée SNCF. Cette dernière est dotée d’un directoire et d’un conseil de surveillance.

On passe donc de deux lignes hiérarchiques à trois en nous expliquant que tout sera plus simple. A part multiplier les postes d’encadrement et les heures de réunions entre tout ce petit monde, quelle utilité ? J’ai travaillé des années dans un grand groupe multinational, je peux vous dire où cela mène de multiplier les lignes hiérarchiques: la main droite ne sait plus ce que fait la main gauche, voire même travaille à défaire ce que fait la main gauche pour des raisons d’egos mal placés de certains dirigeants. Si l’on ajoute à cela que, dans ce type d’organisation, chacun a ses objectifs propres (souvent purement comptables), on passe plus de temps à compter les sous dépensés et à débattre pour savoir quel service/branche/filiale doit payer qu’à faire le boulot nécessaire. Cette réunification qui est en fait un redécoupage, je n’en veux pas.

Je veux un cadre clair et des décisions claires pour pouvoir bien faire mon boulot. Ce que je veux, c’est donc une SNCF réellement unifiée qui soit maîtresse chez elle. Multiplier le nombre de décideurs, c’est toujours diviser le nombre de décisions prises et déresponsabiliser tout le monde. Que l’on revienne en arrière, oui, mais vraiment. Assez de trinquer au quotidien pour des choses décidées par une autre boîte et je ne parle pas des conseils régionaux, l’état ou l’union européenne.

  • … et ce que l’on fait passer dans le même temps

En plus de cette organisation que l’on veut me faire passer pour efficace, je suis en grève parce qu’on en profite pour faire passer des choses qui n’ont rien à voir avec le sujet. En vue de l’ouverture à la concurrence, on veut en effet remettre en cause les accords d’entreprise en application à la SNCF. Ben oui, pour que la concurrence puisse être « libre et non faussée », il faudrait négocier une convention collective du secteur ferroviaire. Attardons nous là dessus.

Après tout, si d’autres entreprises doivent faire du ferroviaire, il serait logique et même carrément souhaitable que tout le monde joue avec les mêmes règles sociales. Sur ce point, je suis entièrement d’accord. Gagnons du temps et allons au plus simple: que l’on prenne les règles qui ont cours à la SNCF et que l’on applique ça à toute la profession. On gagne un temps fou en négociations et, surtout, en crispation. Tous les salariés de toutes les entreprises ferroviaires seront sur un pied d’égalité et la concurrence sera donc équitable.

Organisées au sein de l’UTP (Union des Transports Publiques et ferroviaires), les entreprises ferroviaires (dont la SNCF) militent, bizarrement, pour une toute autre solution: la remise à plat totale des règles et la négociation d’une convention collective pour le secteur ferroviaire. Pour les cheminots de la SNCF, on va donc tout oublier et devoir tout renégocier.

L’article 14 du projet de loi annonce effectivement le maintien pendant six mois de l’accord établissant les temps de travail et de repos à la SNCF. Et après ? Et bien après, on verra avec la convention collective qui sera négociée.

Y a t’il des raisons de s’inquiéter ? Pour moi, la réponse est clairement: « oui ». Le seul début d’accord déjà négocié par l’UTP est un accord de branche concernant le fret qui dit déjà que l’on ne travaille pas assez de dimanches par an, que 52 repos doubles, c’est bien trop, que 9h entre deux journées de service, ce serait bien suffisant, que des journées de 11 ou 12h (qui sont aujourd’hui une exception) pourraient devenir la norme.

Imaginez un peu, samedi dernier, j’ai fini le boulot à 4h30. On pourrait me faire reprendre à 13h30 pour une journée de 12h qui m’emmènerait donc à 1h30. De là, je pourrais être de retour au boulot à 10h30. Quand est ce que l’on dort ? Quand est ce que l’on mange ? Quand est ce que l’on voit notre famille ? Et vous, voyageurs, vous êtes d’accord pour avoir, en tête de votre train ou dans le poste d’aiguillage des personnes chargées de votre sécurité qui vivent un tel rythme ?

J’en entends me dire qu’il est peut être un peu tôt pour partir en grève et que ce n’est pas parce que l’on renégocie des accords que les salariés vont y perdre. Dans un monde idéal, cette position est tout à fait raisonnable. Malheureusement, en 15 ans de salariat dont 5 à la SNCF, je n’ai jamais vu une renégociation d’accord d’entreprise qui aboutisse sur un meilleur compromis pour tous. Cela se termine toujours par plus de souplesse pour les employeurs et moins de droits pour les employés. On me dit également que, si la convention collective s’avère peu satisfaisante, elle pourra très bien être complétée par un accord d’entreprise interne aux entreprises SNCF, SNCF Infra ou SNCF Mobilité. Nous sommes d’accord … sauf que, dans le projet de loi, rien n’oblige les entreprises à négocier autre chose que la convention collective. En l’état, la seule chose qui est certaine, c’est que notre réglementation ne survivra que 6 mois à la mise en action de la réforme. Tout le reste n’est que conjecture.

On m’objecte également que la concurrence à laquelle nous devons résister n’est pas seulement celle des autres opérateurs ferroviaires mais aussi celle des transporteurs routiers. J’entends bien mais nous ne pourrons jamais être compétitifs avec des entreprises qui emploient des conducteurs de l’est avec les conditions sociales qui vont avec. On peut déjà abandonner nos congés payés et diminuer de moitié nos salaires. La compétition entre travailleurs, c’est à dire la mise en concurrence des pauvres entre eux, est ce cela que nous voulons ?

Bref, un gloubi-boulga indigeste.

Mélange entre une nouvelle organisation au moins aussi inefficace que celle en place et tirage vers le bas des conditions de vie des travailleurs du rail, cette réforme n’est, à mes yeux, qu’un gloubi-boulga indigeste que je refuse d’avaler. Si, en plus, on s’interroge sur les motivations de l’UTP à ne pas s’aligner tout simplement sur les règles en vigueur à la SNCF, on ne peut qu’en conclure que le but est de faire un maximum d’argent en pressurant les salariés. Rentabilité avant tout, comme dans tant de boîtes…

J’aime mon boulot et je veux qu’on me donne les moyens de bien le faire et qu’on ne me demande pas d’y laisser ma santé et ma vie de famille (ce qui est d’ailleurs déjà bien assez le cas).

Ca ne me semble ni compliqué ni déraisonnable… sauf dans cet air du temps libéral ou l’humain doit s’effacer devant l’argent.

A propos Sylvain Bouard

Agent circulation à la SNCF, passionné de chemin de fer, de photo et de nouvelles technologies.

SNCF : La Grève Expliquée À Aphatie

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